Grand écran

GREEN BOOK

Road movie sur fond ségrégationniste

Deux hommes que tout oppose, un pianiste de jazz noir et un chauffeur italien bourru, vont apprendre à se connaître lors d’une tournée dans les Etats ségrégationnistes.

1962, New York. Tony Villelonga, videur bourru d’origine italienne un brin raciste, subit un chômage technique suite à la fermeture pour travaux de la boîte où il travaillait. A la recherche d’un emploi, il est contacté par Don Shirley, pianiste de jazz noir de renommée internationale, qui a besoin d’un chauffeur pour une tournée dans les Etats du Sud ségrégationnistes. Cela signifie laisser femme et enfants pendant 8 semaines, sans être sûr d’être de retour le soir de Noël. D’abord réticent à travailler pour un Noir, Tony se laisse convaincre par sa femme. Pour les guider, nos deux compères disposent du Green Book, qui répertorie les hôtels et restaurants accueillant les personnes de couleur. D’où le titre du film.

Si Tony et Don semblent ne rien avoir en commun, ils vont apprendre l’un de l’autre. Tony va essayer de décoincer son patron et l’initier à la musique populaire noire ou encore au poulet frit. Don va aider Tony à écrire des lettres à sa femme ou le reprendre sur sa diction. Surtout, ils vont revoir les préjugés qu’ils ont l’un sur l’autre. Tony va réaliser l’étendue du racisme dont Don est victime. Car même si de riches blancs l’ont engagé pour animer leur soirée, il n’en reste pas moins un Noir avec lequel ils ne veulent pas se mélanger. Petites vexations, micro-agressions et discrimination pure et simple, rien ne sera épargné à l’artiste. 

L’édition de 1962 du Green Book/ Collection numérique des bibliothèques publiques de New York

Tiré d’une histoire vraie, l’amitié qui va lier ces deux hommes après cette tournée est touchante. Le film repose sur la performance d’acteurs de Viggo Mortensen et Mahershala Ali, impeccables. Tout dans leur jeu les oppose : leur physique, leurs mouvements, leur diction, leur vocabulaire, comme pour mieux souligner que leurs personnages n’appartiennent pas aux mêmes mondes. L’un est musicien, cultivé, raffiné voir précieux, l’autre est un brin bourru, bon vivant, simple, qui ne se prend pas trop la tête.Viggo Mortensen est même méconnaissable, un accent italien à couper au couteau. Mais leur complicité ne va pas tarder à émerger, chacun dévoilant sa vulnérabilité. Leurs joutes verbales, durant les trajets ou les repas, sont truculents. D’ailleurs, les deux hommes sont restés amis depuis, mourant à quelques mois d’intervalle. Finalement, au-delà d’une critique du racisme et de la ségrégation qui avait cours à l’époque, le film porte aussi sur la naissance d’une amitié. Une belle leçon d’humanité.

Green Book, de Peter Farrelly, avecViggo Mortensen, Mahershala Ali, Linda Cardellini. En salles depuis le 23 janvier



UN HOMME IDEAL

La fuite en avant d’un écrivain raté

Nouvelle mise en abîme sur le processus de création littéraire avec ce thriller psychologique. Quand Monsieur Tout-le-Monde se transforme en criminel pour préserver son secret.

Mathieu Vasseur, 25 ans, se rêve écrivain. Pour cela, il suit à la lettre le conseil de Stephen King : écrire 2500 signes par jour. Mais aucun de ses manuscrits ne trouve grâce aux yeux d’un éditeur. Pour payer ses factures, il a un petit boulot de déménageur. C’est lors d’une mission chez un vieux monsieur récemment décédé qu’il trouve un journal intime. Le défunt était soldat pendant la guerre d’Algérie et a tout consigné avec force détails. Après avoir résisté à la tentation, Mathieu recopie le texte et l’envoie signé de son nom. Après tout,  le vieillard n’avait pas de famille, donc personne ne viendra réclamer quoi que soit, n’est-ce pas ? Le roman, que Mathieu titre Sable noir, est un succès public et critique et lui vaut un prix Renaudot. Et lui permet de conquérir le cœur de la belle Alice, aperçue par hasard alors qu’elle donnait une conférence.


Trois ans plus tard, Mathieu mène grande vie aux côtés d’Alice. Ils passent quelques jours chez les parents de celle-ci dans leur somptueuse demeure du Sud de la France. Mais trois ans pour sortir sonsecond roman, c’est long, Mathieu, non ? Son éditeur lui met la pression, le menaçant de le faire rembourser son avance. Puis il se sent bousculé par l’arrivée de Stan, ami de la famille, qui pose un peu trop de questions et semble très proche d’Alice. Terrifié à l’idée de la perdre, Mathieu va de stratagème en stratagème pour gagner du temps et écrire quelques lignes qui valent quelque chose. Puis comble de l’horreur, quelqu’un sait qu’il est un imposteur et lui réclame 50 000 €. Que Mathieu n’a pas, évidemment.

Il y a longtemps que je n’avais pas vu un film français aussi ambitieux. Tout est soigné : le rythme, la photo, la réalisation et la musique. Cela rappelle les thrillers holywoodiens. Même la bande-annonce était parfaite, dévoilant juste ce qu’il faut – pour une fois – pour attirer ma curiosité. Je n’avais vu Pierre Niney que dans un seul film, 20 ans d’écart, qui date de 2013. Et il ne m’avait pas marquée. Depuis, il a joué dans Yves Saint-Laurentet reçu un César pour ce rôle. Là, je dois dire qu’il m’a complètement bluffée. Il porte presque tout le film sur ses épaules, surtout dans le dernier tiers où la tension est à son comble. Ce qui peut paraître dommage parce que les seconds rôles sont très réussis – très bon Thibault Vinçon dans le rôle de Stan. Mais Pierre Niney s’en sort plus que bien, incarnant le type à deux doigts de tout perdre et basculant peu à peu dans l’extrême pour préserver ce qu’il a. Et à chaque fois, on se demande : « Comment il va s’en sortir ? Est-ce qu’Alice et ses parents vont découvrir la vérité ? » Finalement, il représente ce que toute personne ordinaire peut devenir lorsqu’elle se sent acculée et poussée à bout.

Et comme avec certains criminels, on ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour Mathieu. La détermination avec laquelle il se prépare à son entretien avec l’éditeur puis avec les journalistes, en se documentant sur la guerre d’Algérie et en visonnant des interviews d’autres écrivains, est assez impressionnante. Il fait tout pour ne pas être pris en défaut. Et puis il se métamorphose dès qu’il accède au succès, charmant – au sens premier du terme – et magnétique. Sans parler de ses différents plans pour se sortir de situations qui paraissent inextricables. J’en suis venue à vouloir lui dire : Mais tu le tiens ton roman ! Raconte ce que tu viens de vivre, c’est tellement énorme ! Peut-être qu’en fait, ce n’est pas d’imagination qu’il manquait, juste de style littéraire.

Evidemment, qui dit thriller à rebondissements dit invraisemblance parfois, et ce film n’en est pas exempt. Certains passages m’ont parus illogiques. Mais l’on oublie vite pour se concentrer sur l’essentiel. Seule question restée sans réponse : pourquoi ce titre, Un homme idéal ? J’espère que ce n’est pas de Mathieu dont il s’agit. A moins que ce soit l’homme qu’il voudrait être pour celle qu’il aime. A voir la fin, on a presque l’impression qu’à défaut d’avoir écrit un roman, sa vie en est devenue un.


Un homme idéal, de Yann Gozlan, avec Pierre Niney, Ana Girardot, André Marcon, Thibault Vinçon. En salles depuis le 18 mars

 
 
ALCESTE A BICYCLETTE

Leçon de théâtre en Ré majeur

Deux acteurs au meilleur de leur forme pour servir le théâtre classique en général et Molière en particulier

Gauthier Valence, acteur de série télé adulé mais frustré, dérange son vieil ami désormais retraité sur l’île de Ré, Serge Tanneur, pour lui proposer de jouer avec lui dans Le Misanthrope de Molière, qu’il compte monter à Paris. Or, Serge s’est retiré du métier depuis trois ans, dégoûté de ce milieu, et ne compte pas remonter sur les planches. Mais Gauthier admire son travail et est persuadé qu’il sera parfait. Tout de même, Le Misanthrope, ça ne se refuse pas ! Serge accepte des séances de répétitions dans sa maison avec Gauthier, pour voir ce que cela pourrait donner. Avant de se décider.
Mais il comprend que Gauthier s’est réservé le rôle principal, Alceste, et voulait que Serge joue Philinte son ami. « Mais Philinte n’a que 5 scènes, c’est un personnage secondaire ! Le vrai rôle, c’est Alceste !  » s’offusque Serge. Mais Gauthier veut absolument jouer Alceste. Acteur de télé et de cinéma, il voudrait gagner ses galons au théâtre. « Personne ne m’offrira le rôle, alors je me l’offre à moi-même », explique-t-il à Serge. Finalement, l’idée surgit d’alterner les rôles, une semaine sur deux. Et pendant leur semaine de répétions, ils tirent à pile ou face tous les jours. Ils se focalisent sur la première scène de la pièce, entre Alceste et Philinte, qui pose les jalons de la psychologie des personnages et leur opposition. Alceste, parce qu’il ne peut supporter le mensonge et l’hypocrisie, professe la vérité à tout prix et n’a pas peur de montrer ses vrais sentiments. Il se désespère de voir le comportement de ses semblables. A l’inverse, Philinte est un mondain, un souple, un mou diront certains, qui ne perd jamais son sang froid. Il respecte les conventions et trouve inutile de vouloir les changer. Si de prime abord, Serge semble être la réincarnation moderne d’Alceste et Gauthier de Philinte, le spectateur se rend compte que c’est un peu plus compliqué que cela. Grâce à la galerie de personnages qui peuplent l’île et côtoie les héros : l’agent immobilier, le chauffeur de taxi, la gérante de l’hôtel et sa nièce, l’Italienne en plein divorce qui vend sa maison, … Grâce aussi à leurs conversations sur le métier entre deux répétitions.
                                                                       /frenchmorning.com
C’est un vrai plaisir de voir Luchini et Wilson répéter leur texte. Ils se lancent, se reprennent, ne sont pas satisfaits, se corrigent, se critiquent l’un l’autre, … Tout y passe : l’intonation, la fluidité, la diction, la puissance, l’opposition théâtre classique élitiste/théâtre populaire. Et bien sûr, on entrevoit en creux le travail difficile de l’acteur, mais aussi ses incertitudes, son ego qui doit être rassuré. Car on sent la rivalité entre les deux, que ce soit pour jouer ou séduire la belle Italienne. Mais ce qui rassemble les deux comédiens, c’est leur amour de leur métier, des mots et le respect qu’ils doivent à Molière. Ils sont en tout cas irréprochables sur leur interprétation et donne une leçon de comédie.
L’un des personnages importants, c’est l’île de Ré elle-même. Les rues, le marché, le restaurant de fruits de mer, les maisons à visiter, les balades à bicyclette sur la plage à marée basse … S’il n’y habite pas lui-même, à l’inverse de Luchini, le réalisateur a dû tomber amoureux de l’île tellement il la filme bien.
Après Les femmes du 6e étage en 2011, que j’avais adoré, avec le même Luchini, Philippe Le Guay propose une autre comédie de mœurs, grinçante mais fraîche. Les amoureux du théâtre, de Molière ou simplement des mots, y trouveront leur bonheur.


Alceste à bicylcette,  de Philippe Le Guay. Avec Fabrice Luchini, Lambert Wilson, Maya Sansa. En salles de puis le 15 janvier.

LE MONDE DE CHARLIE 

Récit initiatique d’un ado mal dans sa peau


Le cinéma indépendant réserve toujours de bonnes surprises. La preuve avec un énième teen-movie, qui pourtant vous prend aux tripes

Charlie est un garçon solitaire et incompris lorsqu’il arrive dans son lycée pour son année de seconde. Très bon élève, intellectuel, fan de musique, il n’arrive pas à se faire des amis. Il entreprend donc une correspondance avec un ami imaginaire, à qui il raconte tout. Jusqu’à ce qu’il rencontre Patrick et Sam, frère et sœur qui sont en terminale, qui l’introduisent dans leur groupe d’amis un peu en marge. Il va alors faire ses premières expériences : les fêtes, la drogue, la vraie amitié, l’amour, le sexe… Mais Charlie cache aussi un lourd passé, que le spectateur va découvrir au fur et à mesure.

 

Quand on voit Charlie apparaître et subir ses premiers jours de lycée, on ne peut que compatir. Il est absolument adorable, dans un monde cruel avec ceux qui sont un peu différents. Il est évident que pour lui, ça va être l’enfer. Il compte même le nombre de jours qui lui restent à tirer. Ses parents et sa grande sœur, bien qu’inquiets, n’ont pas l’air de savoir comment l’aider. Quand il prend son courage à deux mains pour parler avec Patrick lors d’un match de foot, on voit dans ses yeux l’espoir et la peur qui l’animent. Mais il a bien fait de se lancer. C’est le début d’une grande aventure. Les relations qu’ils nouent avec les membres du groupe sont fortes. Me reste en mémoire cette séance à Noël, où chacun doit deviner qui lui a offert les cadeaux qu’il a reçus. On comprend alors qu’ils se connaissent très bien et s’aiment beaucoup. La fin de l’année et les au-revoir qui vont avec sont difficiles pour eux.

Charlie est par ailleurs très proche de son professeur de Lettres, qui détecte très vite son fort potentiel. Il lui fait alors lire et commenter les ouvrages qui l’ont lui-même marqué. Bien sur, il comprend que le lycée n’est pas une partie de plaisir pour Charlie et se soucie sincèrement de lui. La scène où ils se disent au revoir à la fin de l’année est très touchante.



Stephen Chbosky adapte ici son propre roman paru il y a 13 ans, Pas raccord. Il n’y a donc pas de risque à ce que le film ne soit pas fidèle à l’original. D’aucuns pourraient penser qu’il manque d’audace et traite d’un sujet maintes fois traité au cinéma : les difficultés de l’adolescence et le passage à l’âge adulte. Mais on affaire ici à une petite pépite, qui évite les pièges et arrive à nous toucher. La réalisation est certes sans prétention, mais le film a deux gros atouts. D’abord, le casting. Les acteurs, aussi jeunes soient-ils, sont extraordinaires, autant les premiers rôles que les seconds. Mention spéciale aux trois héros, Emma Watson, Logan Lerman et Ezra Miller, qui savent montrer leur fêlure sans tomber dans le pathos. Ensuite, la musique tient une place importante. Charlie en est féru et doit montrer patte blanche quant à ses goûts face à Sam. Les références de rock indé sont légion, au premier rang desquelles les Smiths. Le Heroes de David Bowie, découvert dans la voiture pendant une virée, devient LA chanson de cette année de lycée. Elle fera dire à Charlie en voix off : « A cet instant, je jure que nous nous sentions immortels.  » 

On ne sait pas très bien à quelle époque on se situe, même si on a quelques indices. Cela remonte au temps où les jeunes se concoctaient des compils sur des cassettes audio, et où trouver le titre d’une chanson entendue à la radio relevait de la quête du Graal, faute d’internet. Bref, les années 90. Nostalgie quand tu nous tiens : était-ce mieux avant ?

L‘autre force du film réside aussi dans quelques répliques très justes, lors de discussions à cœur ouvert entre les héros. Ils se posent les questions que l’on s’est tous posé à leur âge. Et évidemment n’ont pas forcément les réponses. Pour l’instant. Au final, on passe facilement du rire aux larmes, profondément touchés.

Bref, après avoir vu Le Monde de Charlie, on ne peut que se remémorer notre propre adolescence, où certes on se demandait ce que la vie nous réservait, mais où tout était encore possible. Où l’on avait soif de tout vivre à 100%.


Le Monde de Charlie, de Stephen Chbosky, avec Emma Watson, Logan Lerman et Ezra Miller. En salles depuis le 2 janvier

DANS LA MAISON

Les clés de la création

Après Monsieur Lazhar, voici encore une histoire de prof et d’élève. Beaucoup plus malsaine. Et où l’élève n’est pas celui que l’on croit

Germain Germain (ça ne s’invente pas), écrivain raté et frustré, est professeur de français au lycée. Aux élèves de la classe de seconde dont il a la charge, il donne comme consigne d’un premier devoir de raconter leur week-end. Au milieu de la médiocrité de la plupart des copies, il tombe sur celle de Claude. Non seulement, elle fait une page entière, contre 2 lignes pour certaines, mais Germain y décèle un vrai talent d’écriture. Claude raconte sa journée passée chez son ami Rapha pour lui faire travailler les maths, dans sa maison de banlieue. Il y mêle ironie et culot, et termine par un provocateur « A suivre ». Intrigué et fasciné, Germain décide de guider son élève afin qu’il s’améliore. Mais les écrits vont vers plus de voyeurisme et de cynisme : réalité, fiction ? Germain ne se rend pas compte des limites qu’ils franchissent peu à peu. Comment cela va-t-il se finir ?

Le film est construit comme un voyage initiatique au cœur du processus de création littéraire. Le spectateur devient lui aussi élève lors des échanges entre Germain et Claude sur ce que doit être une bonne histoire. Le professeur rappelle la question essentielle à laquelle doit répondre tout auteur pour ne pas perdre l’attention de son lecteur : que va-t-il se passer ? Ces réflexions s’appliquent évidemment au cinéma. La mise en abîme est donc très intéressante. Plus même, les échanges qu’il a avec sa femme au sujet des écrits de Claude, des personnages et de leurs motivations, sont exactement ceux qu’on peut avoir devant le film. Double mise en abîme. Bref, Germain se délecte dans le rôle du maître, lui dont le seul roman a été un échec. Claude lui dira même  : « Puisque vous savez ce qu’il faut écrire, pourquoi vous ne l’écrivez pas vous-même »? Germain le fera, mais par procuration. De même, lui qui n’a pas eu d’enfant avec sa femme, trouvera en lui un fils de substitution, qu’il espère façonner. Mais c’est Claude qui l’entraînera dans son fantasme. Pour les deux, cette histoire devient obsession, et tous les moyens sont bons pour pouvoir la terminer.

Car on comprend que la famille de Rapha représente la famille que Claude n’a pas, lui qui vit avec son père handicapé et sans sa mère. C’est une famille « normale », comme il l’appelle à plusieurs reprises. Il est fasciné par elle. Il l’a observée tout l’été, assis sur un banc du parc sur lequel donne leur maison. Il cherchait un moyen de s’y introduire. C’est chose faite avec les difficultés en maths de Rapha. Claude va donc peu à peu s’intégrer à cette famille. Apprécié du père, il va même jusqu’à faire son complexe d’Oedipe, quand il entreprend de séduire la mère de Rapha, sorte d’Emma Bovary qui rêve toute la journée des travaux qu’elle pourrait faire dans la maison. Du coup, à chaque étape où il étend son emprise sur cette famille, on se demande où est la part de réel et la part de fantasmé. Germain est persuadé jusqu’au bout qu’il s’agit de fiction. Seule sa femme le met en garde dès le début.


Tout est réussi dans ce film. A commencer par le casting. Fabrice Lucchini est ici au meilleur de sa forme. En prof amoureux des mots, il a presque l’air de jouer son propre rôle. Sa diction et son enthousiasme sont rafraichissants. Il aurait fait un très bon prof. Mais la révélation du film, c’est évidemment l’acteur qui joue Claude, Ernst Umhauer. Il est inquiétant à souhait. Il a une tête de jeune premier, propre sur lui, mais peut révéler sa perversité. Il a certains regards à des moments du film qui font froid dans le dos. 

La réalisation est intelligente. Lorsque Germain lit un texte de Claude, la scène se joue sous nos yeux, avec la voix de Claude en off. Lorsque Germain lui demande de réécrire un passage, en changeant la manière de le raconter, la scène est rejouée. Lorsque Germain n’est pas d’accord avec une scène, il apparaît alors à l’écran et en discute avec Claude. On est presque comme dans une répétition, avec acteurs et metteur en scène qui échangent. Encore une fois, la mise en abîme marche à plein. Même la fin est une vraie problématique pour Germain et Claude :  comment terminer dignement cette histoire ? Préférer le vrai ou le vraisemblable ? Le happy end ou le drame? Questions que tout auteur se pose.

Alors au fond, de quoi parle le film ? C’est un peu ce que Germain demande à Claude. « Qu’est-ce que tu veux raconter ? », lui dit-il. Critique de la classe moyenne et de leurs vies étriquées, éducation sentimentale d’un adolescent, variation sur le processus créatif, éveil d’un psychopathe en puissance, … C’est un peu tout ça à la fois et plus encore. 


Dans la maison, de François Ozon. Avec Fabrice Lucchini, Ernst Umhauer, Kristin Scott-Thomas, Emmanuelle Seigner. En salles depuis le 10 octobre

MONSIEUR LAZHAR

Le plus beau métier du monde

Décidément, le Québec nous gâte. Après Starbuck, voici une chronique tendre sur une classe de 6e de Montréal et son professeur remplaçant. En cette période de rentrée, ça ne pouvait pas mieux tomber

Un matin, alors que les enfants sont en récréation, la maîtresse d’une classe de 6e se pend dans sa salle. Et malheureusement, c’est l’un de ses élèves qui la trouve. Démarre alors le long processus de deuil, entre séances avec la psychologue de l’école et découverte de leur nouveau professeur. Bachir Lazhar se présente spontanément chez la directrice, qui a un mal fou à trouver quelqu’un. Il a l’avantage d’être disponible tout de suite. D’abord réticente, elle tente l’expérience. 
 

On découvre peu à peu l’histoire de Bachir. Il a quitté l’Algérie où il était menacé de mort. Mais en réalité, il n’est pas résident au Canada. Il a fait une demande d’asile politique pour ne pas retourner dans son pays. Et il en connaît long sur le deuil. Malgré sa situation délicate, il arrive à apprivoiser ses élèves et à les aider. Très exigeant, il commence par une dictée tirée de la Peau de chagrin de Balzac. Il se rend alors compte du niveau très moyen de la classe et entreprend de l’améliorer. Et il essaye aussi d’en apprendre plus sur celle qu’il remplace et qui s’est suicidée. Il assène une vérité que le reste du corps enseignant a du mal à entendre : comment a-t-elle pu faire ça à ses élèves, dans sa classe, en pleine journée de cours, sachant qu’ils la verraient peut-être ? Certains sont traumatisés, notamment Simon qui a l’air de s’enfoncer dans la violence. Alice, qui devient le chouchou de Bachir grâce à sa maturité et sa sagesse, semble le tenir responsable de ce qui est arrivé. Pourquoi ?

Tendre, drôle, émouvante, cette histoire vous prend aux tripes. On comprend pourquoi elle a été primée dans de nombreux festivals. Les acteurs, à commencer par Mohamed Fellag qui joue Bachir, mais aussi les enfants, très naturels, sont excellents. Fellag fait l’effet d’un vieux sage à qui on ne la fait pas et qui va tellement apporter aux enfants. En cela, il me rappelle François Bégaudeau, d’Entre les murs, récompensé lui aussi. On sent à quel point Bachir tient à eux et veut les aider. Il se heurte à la directrice mais aussi aux parents d’élèves, à côté de la plaque. La réunion pédagogique à laquelle il assiste est criante de vérité. Il est souvent renvoyé à ses origines, qui expliquent selon eux sa méthode et sa vision différentes. Au final, il est bien seul. Seule la mère d’Alice lui est reconnaissante. Cela vient tout à fait en écho avec ce sentiment d’isolement dont se plaignent les enseignants, lâchés par leur hiérarchie, dépassés par leurs élèves et vivement critiqués par les parents.
Pour moi, Bachir fait partie de ces professeurs qui vous marquent toute votre vie, parce qu’ils ont su vous entendre, vous comprendre et vous élever vers autre chose.


Monsieur Lazhar, de Philippe Fallardeau. Avec Mohamed Fellag, Sophie Nélisse , Émilien Néro, Danielle Proulx. En salles depuis le 5 septembre 

 

DAVID ET MADAME HANSEN

A la recherche de la mémoire perdue

On attendait des nouvelles du créateur/auteur/réalisateur/monteur/compositeur/acteur principal et j’en passe de Kaamelott depuis un moment. Et c’est vrai que c’est plutôt la suite des aventures des chevaliers de la Table Ronde qu’on espérait. Mais ce long métrage, se révèle être plus qu’un os à ronger qu’il nous jetterait pour patienter. 

David, ergothérapeute de son état, vient d’arriver dans une clinique privée suisse. Lors d’une réunion de service, on lui attribue la mission d’accompagner l’une des patientes en ville pour acheter des chaussures. Mme Hansen-Bergman, femme richissime, souffre d’amnésie partielle chronique suite à un accident. Mais cette petite balade va les mener plus loin que le shopping. Elle va permettre à David d’en découvrir plus sur l’accident à l’origine de l’état de Mme Hansen. 

Tout y passe : l’école et les professeurs déjantés, les premiers émois de Rachel face au frère de Valérie, les questions sur l’avenir et la mort, … Du côté des parents, les inquiétudes légitimes, la tentation de surprotéger ses enfants, les difficultés à maintenir son couple à flots après tant d’années de mariage. Au final, c’est drôle, pimpant, politiquement incorrect. Mais ce n’est pas un film hollywodien. Il n’y a pas de happy end. Alors on pleure aussi.
Les acteurs sont impeccables. Les parents de Rachel, Agnès Jaoui et Denis Podalydès, sont géniaux (j’adore Denis Podalydès). Isabelle Carré est lumineuse dans le rôle de la mère célibataire qui va faire douter ce vieux couple. Surprise avec Isabella Rossellini en psy de Rachel, avec son français impeccable. Et bien sûr, Juliette Gambert et Anna Lemarchand, qui campent Rachel et Valérie, sont bluffantes. J’ai rarement vu des enfants jouer aussi juste. On les suit et on s’attache à elles. D’où le déchirement quand le drame survient à la fin.
Preuve que le film a touché le public : à la séance où j’étais, les spectateurs sont restés à leur place au moment du générique de fin, comme sonnés. On peut tous se retrouver dans cette histoire. Elle renvoie à notre propre enfance, à la manière dont on voyait le monde et les adultes. Avant d’en devenir un nous-mêmes. C’est vraiment le genre de film qui reste en mémoire un moment après l’avoir vu.
Le second film se déroule en Angleterre de nos jours. Il suit Skunk, 11 ans, qui s’apprête à entrer en sixième. Elle vit avec son grand frère et son père avocat. Leur mère ayant plié bagages, une jeune femme vient s’occuper d’eux. Ils habitent dans une impasse avec 2 autres familles. Jusqu’au jour où Skunk assiste au tabassage en règle de son jeune voisin Rick par un autre voisin. Cet incident sera le premier d’une longue série qui va mener à la catastrophe finale.

Contrairement à Du Vent dans mes mollets, Broken est clairement un drame. Drame parce que les trois familles sont largement cabossées. Pour l’une, le père élève seul ses trois filles. Mais contrairement au père  de Skunk, il ne s’en sort pas. Il est du genre colérique et très strict. Pourtant, les filles tournent mal : violence, alcool, sexualité débridée, vulgarité,… Dans la dernière famille, le fils d’une trentaine d’années, Rick, a des problèmes psychologiques. Ses parents s’opposent sur la façon de les traiter : le père les exagère quand la mère est dans le déni.
Drame aussi parce que l’agression de Rick est l’une des premières scènes. Elle donne le ton du film. On ne s’y attend pas et Skunk non plus. Malgré l’abandon de sa mère, c’est une jeune fille épanouie qui s’amuse avec son frère. Elle a encore l’innocence de l’enfance. Elle est gentille avec tout le monde, fait confiance, voit le bien chez les gens. Contrairement aux autres, elle ne voit pas Rick comme un pervers ou un psychopathe. D’où son lien particulier avec lui. C’est la seule qui ne le juge pas. D’où aussi son incompréhension lorsqu’il se fait agresser. Elle ne comprends pas non plus la tournure que prennent peu à peu les évènements, où elle a l’impression que tout lui échappe. Elle a cette phrase à l’adresse de son père : »ça finit toujours mal. Pourquoi est-ce que tout va toujours de travers »?
Si je salue le jeu des acteurs du film, je suis moins convaincue par la réalisation et le montage. Il y a beaucoup de très courtes scènes qui n’apportent rien et donnent un côté saccadé à l’ensemble. Le réalisateur use des retours en arrière dans la narration des évènements. Mais ce n’est pas utile. Cela nuit à la compréhension de l’ensemble et embrouille le spectateur.
Je crois que ces films montrent que même si, en tant que parents, on voudrait protéger nos enfants du moindre mal ou chagrin, c’est impossible. On ne peut tout contrôler. On fait juste ce qu’on peut.

Du Vent dans mes mollets,  de Carine Tardieu. Avec Denis Podalydès, Agnès Jaoui, Isabelle Carré. En salle depuis le 22 août

Broken, de Rufus Norris. Avec Tim Roth,  Cillian Murphy, Eloise Laurence. En salle depuis le 22 août

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